Maud Riemann
Rencontre avec Maud Riemann, illustratrice
Quels ont été vos tous premiers rapports avec le dessin?
A 6-7 ans, nous participions à un atelier d’art plastique avec ma sœur et une amie. Je me souviens de ces mercredi après-midi comme de très bons moments ! Ma mère est institutrice en maternelle. Lorsqu’elle écrivait les étiquettes avec les prénoms des élèves de sa classe ou quelque exercice de graphisme, je suivais les boucles avec attention. Son écriture est presque parfaite. J’aime que les choses soient bien écrites. De plus, j’épluchais les catalogues d’éditeurs jeunesse qu’elle rapportait à la maison pour faire ses commandes ; je découpais les personnages de Claude Ponti, de Philippe Corentin ou de Max Velthuijs pour les recoller ailleurs. Je participais à tous les concours de dessin des magazines comme Astrapi ou Mikado avec ma soeur. Nous recevions des petits lots par la poste.
Le déclic s’est produit lorsque j’ai gagné le concours national des Galeries Lafayette à 13 ans. « Imaginez la maison du Père Noël ». J’ai passé des soirées à en dessiner les pièces, n’oubliant pas ses caleçons aux motifs feuilles de houx séchant au grenier, n’ayant pas peur du détail.
Dans toutes les classes ou j’ai été, même pendant mon cursus sport-étude, j’ai toujours été « l’artiste » du groupe. Celle qui aime prendre en main l’illustration des exposés, celle qui refait les cartes de géographie du professeur parce qu’elles sont légendées avec sa vilaine écriture et qu’il faut de toute manière tout reprendre si on veut que cela soit beau. Celle dont la trousse est la plus fournie en feutres, en crayons de couleur et matériel divers. Celle qui peint sur les banderoles, etc. Ce statut m’a conduit sans hésiter a passer les portes d’une école de dessin pour devenir illustratrice.
Les années lycées ? Votre formation et vos diplômes en quelques mots ?
Rien a voir avec le dessin puisque je nage deux fois par jour pendant trois ans. Puis je passe mon bac Littéraire de retour dans une filière générale.
Je prends l’option facultative Art Appliqué en terminale et je suis mon prof dans un atelier de modèle vivant pour commencer mon dossier pour l’école Emile Cohl.
Comment s’est déroulée votre entrée dans le monde du travail ?
Un de mes projets de fin d’études a été publié en sortant de l’école Emile Cohl. J’ai ensuite eu de nouvelles commandes et puis mon carnet de contacts professionnels s’est élargi.
En quoi consiste exactement ce métier ? Ses étapes ? Ses outils ? Pourriez-vous me décrire une journée ou semaine type ?
Il y a deux manières d’être illustrateur, à mon sens :
- Dans un premier cas il s’agit de répondre a une commande. Il faut alors s’adapter aux exigences d’un client (pub, éditeur etc)
- Tantôt vous êtes dans la position de l’exécutant qui répond à des attentes précises et adapte son travail selon le projet.
- Tantôt le client vous contacte en connaissant votre « griffe » et attend donc de vous une réponse qui porte votre empreinte visuelle.
- Dans l’autre cas, vous êtes auteur et illustrateur. Vous définissez vous-même vos contraintes, développez vos propres projets personnels.
Les étapes : prise de contact/planning/rendu des crayonnés/validation-modification des crayonnés/rendu des images (numériques ou papier).
Les outils sont très variés et chaque illustrateur a sa propre cuisine, aime ou non changer de technique. A noter que le numérique est très souvent exigé par les maisons d’éditions de livres scolaires et qui ont des délais serrés.
Ma journée type commence comme beaucoup de monde vers 9H devant l’écran en ouvrant ma boite mail avec un café. Lecture de texte/Crayonnés/Mises en couleur/Découpage de planches BD /Peinture ou autres jusqu’à environ 12h30/13h.
Pause déjeuner rapide et retour au travail jusqu’à 19/20h, parfois plus tard. Peu de weekend sans s’être remis devant son ordinateur.
Entre deux projets longs, quelques jours de relâche avant de se remettre en train. Parfois des lundi matins administratifs. Parfois des vendredis après-midi plus calmes…
Quels sont les avantages et ouvertures que propose ce métier? De même pour les inconvénients et les limites…
Je peux gérer mon emploi du temps, ce qui est confortable. Je n’ai pas de supérieur hiérarchique, ni de stress dans les transports. Je suis indépendante et mes services sont des missions ponctuelles. Je rencontre des libraires, des bibliothécaires, des profs et des lecteurs lors de salons. Leur regard est important et intéressant. J’interviens dans des classes pour présenter mon travail auprès d’enfants. Toujours de bons moments d’échange et de partage.
Je n’ai pas la lassitude de la répétition ; chaque nouveau projet est un nouveau défi. Je sens que je suis moins laborieuse dans le dessin. J’ai du plaisir à voir le trait s’affirmer, évoluer… j’envisage les années a venir comme des pages blanches qui seront de mieux en mieux maîtrisées.
Néanmoins j’ai du mal a m’extraire de mes images. Je n’ai pas l’impression de terminer mes journées. Mon espace de travail est mon espace de vie. Je reste en pyjama jusqu’à midi. Je ne vois pas assez de monde, j’aimerais parfois travailler en équipe.
J’ai aussi parfois le sentiment de produire plus que de créer, de manquer de temps pour développer mes projets. De ne pas être rétribuée pour le temps passé a concevoir un projet, à le penser, à le développer et pour les recherches qu’il génère. Les paiements que je perçois ont trop souvent du retard. Beaucoup de retard.
Je n’aime pas vraiment non plus passer du temps à démarcher et à devoir vendre mon travail. Je n’aime pas attendre trois mois après avoir envoyé un manuscrit. Rester sans réponse est encore pire. Le manque ou l’absence de communication avec un directeur artistique est globalement assez pénible.
Quels sont les métiers qui gravitent autour du votre?
Éditeur, graphiste, puis imprimeur, libraire, bibliothécaire, enseignant. La chaine du livre est assez longue et l’illustrateur n’en est qu’un petit maillon.
Je travaille aussi avec des programmeurs pour le web. La collaboration est de rigueur dans ce domaine puisque je ne maitrise pas les logiciels.
Quels sont vos revenus ? Sont-ils fixes ? Ont-ils évoluer avec les années ?
On sait que les métiers du dessin ont pour réputation d’être des professions de vocation et non portées sur la rémunération, pensez-vous que l’ont peut vivre de sa passion?
Mes revenus ne sont pas fixes. Ils ont augmenté au fil des années puis diminuent l’année dernière puisque j’ai pris beaucoup de temps pour développer un projet personnel. C’est tout a fait possible de vivre de sa passion. Mais il faut être patient et pugnace…
Qu’elle satisfaction personnelle tirez-vous de votre profession ? Votre œuvre la plus réussie ?
J’aime essayer de trouver un angle singulier pour illustrer un texte. L’accompagner d’images c’est lui donner une autre lecture possible. L’image doit apporter quelque chose au récit, ne pas être une redondance. C’est ce travail texte/image qui me plait le plus. J’aime aussi illustrer des manuels scolaires qui seront des outils de travail pour des élèves pendant leur année de classe. Je me souviens que les illustrations des bouquins de cours me fascinaient.
Globalement, ma satisfaction est de concevoir des albums qui permettent aux enfants appréhender un nouveau sujet, de découvrir une culture qui n’est pas la leur, de rigoler. De les faire grandir en quelque sorte!
Œuvre la plus réussie : disons la couverture du Petit Chaperon Rouge réalisée pour le concours Figures/Futur 2004, à la foire du livre de Montreuil. Parce qu’elle est lauréate, bien sûr, mais aussi parce que j’ai pu aller au bout d’un concept. La lecture de ce conte traditionnel – déjà illustre par beaucoup d‘artistes de talent – que j’ai présentée a su être novatrice. J’appelle cette couverture « Le Petit Chaperon Rouge, de la bobine, à la babine ».
Quel est pour vous l’avenir du métier ? Quelles sont les mutations/évolutions que vous avez pu constater au cours des dernières années ?
Techniquement, le numérique est de plus en plus pratique pour répondre aux impératifs de délais. La photogravure n’est plus à faire. Paradoxalement, on aime toujours les réalisations « papier » qui ont « plus d’âme », selon les éditeurs jeunesse et qui peuvent vivre dans des exposition. On aime la magie de ces créations « artisanales ».
Mais aujourd’hui beaucoup de livres sont imprimés en Chine alors qu’ils étaient fabriques en Europe. Va-t-on continuer a imprimer autant d’albums et allons-nous garder ce circuit de distribution ? Des formes d’« auto-édition » vont peut-être augmenter avec les sites qui proposent des livres en ligne et les impriment si leurs suffrages sont bons.
Les illustrateurs doivent toujours être très polyvalents pour s’adapter rapidement aux attentes des clients divers.
Nous devrons à l’avenir être beaucoup moins isolés les uns des autres pour être plus forts et faire reconnaître nos droits. Il nous faudrait davantage de protection, des associations comme la Charte des Auteurs ou Notabene, le syndicat des auteurs de livre avancent dans ce sens. C’est très important pour que ce métier continue d’exister.
Quel conseil donneriez vous à quelqu’un qui serait indécis, hésitant à se lancer dans une carrière artistique?
Vas-y et accroche-toi !
Et puis je citerais une phrase de notre prof de BD à Cohl, Lax :
Tout a été fait mais tout reste à faire !


