logo


Vous êtes ici : Les Métiers du Dessin » portfolio » Vincent Dutrait / Illustration de jeux
Date:février 02, 2015

Vincent Dutrait / Illustration de jeux

L’illustration de jeux,

 

P

ouvez-vous nous résumer rapidement votre parcours ?

J’ai étudié le dessin dès le lycée en passant un bac artistique A3 à Aix-en-Provence. Ensuite, j’ai suivi l’apprentissage des arts graphiques à l’École Émile Cohl pendant trois ans. Après l’école, à vingt et un ans, je me suis installé comme indépendant et j’ai commencé à travailler plutôt pour l’édition de livres jeunesse. Mon histoire avec l’école n’était d’ailleurs pas finie car j’y suis retourné pour enseigner l’initiation à la bande dessinée de 1999 à 2003, puis en travaillant directement sur les diplômes des étudiants en fin d’études, de 2008 à 2013.

 

E

st-ce que le dessin a toujours été une évidence ?

J’ai toujours aimé dessiner. Ado, après une période super-héros et autres comics, je me suis intéressé aux jeux de rôle dont les illustrations me fascinaient. Un oncle céramiste, Jean Girel, qui fut professeur de dessin m’a guidé dans mes débuts, aiguillé sur de nouvelles pistes et m’a fait découvrir de nouveaux horizons. J’ai eu la chance par la suite de rencontrer des personnes qui ont su m’orienter et m’aider dans mes choix, parfois à contrecourant des modes et des à priori.

 

V

ous illustrez pour l’édition jeunesse et fantasy, la presse jeunesse, la Bande dessinée mais également pour l’édition de jeux de rôles ou encore des romans. Comment passe-t-on de l’un à l’autre ? (Est-ce que c’est l’école qui vous a permis cette polyvalence ? Ou est-ce une nécessité ? Une volonté de s’essayer un peu à tout ? Ou le hasard des propositions ?)

Je suis naturellement curieux et ne me cantonne jamais à un univers ou à un seul pan du métier d’illustrateur. Le fait d’avoir plusieurs cordes à son arc est aussi une nécessité. Aujourd’hui, le monde change, les mœurs, tendances et habitudes évoluent très vite et je pense qu’il faut savoir être polyvalent – en s’adaptant – pour continuer à faire ce métier, en vivre et le pérenniser.

A mon avis, à la fin de ses études, il est très facile de trouver du travail, et rapidement. Mais c’est bien plus complexe et délicat voire périlleux d’arriver à tenir et être toujours présent dans le milieu dix, quinze ans après. Et justement l’école – où on travaille chaque matière également – m’a offert cet état d’esprit.

Les passerelles sont nombreuses et par exemple je suis entré à l’école dans l’idée de ne faire que de la BD et j’en suis ressorti illustrateur.

 

 

I

llustrer un jeu de société est-ce très différent que d’aborder l’illustration d’un livre ? Y a-t-il plus ou moins de contraintes ?

L’illustration d’un jeu est complexe et passionnante car suivant son ampleur, l’illustrateur peut se retrouver confronté à plusieurs formats d’images différents à gérer, à devoir transmettre plusieurs informations dans une seule image, à synthétiser des actions par des pictogrammes qui devront être lus et compris par tous. Je ne vais pas me plaindre mais je m’ennuie parfois en illustration jeunesse, où l’on croise trop souvent les mêmes formats, les mêmes demandes. On tourne peut-être un peu en rond et le jeu de société se démarque car il est en pleine expansion, fortement lié à son support, et le monde du jeu n’en manque pas ! Que ce soit des jeux de cartes, de plateau, des jeux abstraits, des matériaux différents, des figurines, etc. Je n’ai jamais croisé une telle richesse ni un tel foisonnement ailleurs.

 

V

otre premier contrat à la sortie de l’école, a été avec Taïwan. Depuis, vous travaillez beaucoup avec les pays d’Asie, ou encore avec des éditeurs Américains, etc. Comment se passent les collaborations avec ces pays ? Est-ce que le monde de l’édition, chez eux, est différent du nôtre ?

C’est en effet très différent car, heureusement, nous n’avons pas tous la même culture, la même histoire, les mêmes habitudes, etc. Il faut savoir faire preuve de curiosité et de souplesse car l’illustrateur devra certainement s’adapter à des marchés très très différents, localisés et souvent tournés sur eux-mêmes car les livres ou les jeux ne sont pas tous destinés à être vendus, exportés ailleurs, à l’étranger.

 

Ê

tre illustrateur aujourd’hui est-ce différent d’il y a 15 ans, période de vos débuts ?

Les conditions de travail ont beaucoup changé. Par exemple, j’ai vu au fil des ans les budgets et les délais fondre petit à petit, j’ai le sentiment que d’une manière générale on parle plus de communication et de marketing et moins d’artistique et de création. Il me semble aussi qu’aujourd’hui le monde de l’édition est certes plus vaste et bouillonnant mais aussi plus tendu et conflictuel du fait de la situation économique, les soucis du marché, la concurrence, etc. Le tableau n’est pas tout noir mais il me semble plus complexe à déchiffrer qu’auparavant.

 

M

algré le développement des techniques numériques, vous travaillez toujours à la peinture. Est-ce encore un avantage ?

C’est un avantage certain pour plusieurs raisons. Tout d’abord, je ressens une forme de tassement du numérique où commence à pointer un sentiment de déjà-vu. De plus en plus d’éditeurs me contactent d’ailleurs pour retrouver un grain, une patine, une certaine sensibilité qui se sont peut-être un peu perdus ou dont on s’est peut-être un peu éloigné avec le numérique.

Aussi, travaillant à la peinture, j’ai toujours des illustrations originales, physiques, que je peux vendre en galerie ou aux particuliers. Cela peut être incertain, anecdotique et marginal mais loin d’être négligeable. D’une part pour éventuellement s’assurer une autre source de revenus en complément et d’autre part pour donner une nouvelle vie aux illustrations qui ne restent pas au fond d’un tiroir.

Enfin, compte tenu de la masse actuelle de travaux en numérique, même si on est très loin de l’extinction, les réalisations dites traditionnelles peuvent se faire rare et mine de rien, la rareté ça a son prix. Et en toute transparence, ce ne sont pas les nombreuses commandes bien payées que j’enchaîne qui me feront mentir.

 

P

ouvez-vous nous parler un petit peu de votre/vos techniques et peut-être de leur évolution ?

Il y a plus de quinze ans, quand je me suis lancé dans l’illustration, je travaillais essentiellement sur papier et peu à peu j’ai intégré le numérique au processus. Non pas pour dessiner à proprement parler mais plutôt pour gagner du temps et pouvoir ainsi m’adapter aux évolutions et aléas du marché cités plus haut.

Je pense qu’une bonne majorité des éditeurs a vite pris le pli numérique profitant pleinement des « avantages » apportés par ces techniques comme de la retouche facile, une exécution d’image parfois plus rapide, la possibilité d’avoir les éléments séparés, etc. Ce qui va souvent à l’encontre d’un travail réalisé de manière traditionnelle ou les crayons et les peintures laissent parfois peu de marge de manœuvre.

Il faut s’avoir s’adapter et trouver trucs et astuces. Par exemple, je réalise désormais mes crayonnés de manière éclatée. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas d’un seul tenant. Je dessine à part tous les éléments, avant-plan, personnages, cœur de la scène, décors, paysages, cieux, certains détails comme les oiseaux, des objets, etc. Je scanne alors l’ensemble et monte l’image dans Photoshop en suivant scrupuleusement les indications et contraintes de mise en page et d’encombrement (titres, logos, noms des auteurs, illustrateurs, etc.). En fin de compte, je simule « physiquement » le travail de calques superposés comme sur ordinateur, pour une plus grande souplesse dans l’élaboration de mes crayon- nés et aussi une bonne marge de manœuvre si des ajustements se présentent par la suite.

Une fois le crayonné bien calé et validé, je vais l’imprimer sur du papier à fort grammage (avec parfois quelques légères indications de couleurs pour m’aiguiller). Et là commence pour moi le gros du travail, la peinture, que je réaliserai, a contrario des crayonnés, d’un seul tenant.

Une fois l’illustration finalisée, je la scanne et fais à nouveau intervenir le numérique pour ajuster couleurs et contrastes, tonalités et lumières. Parfois, quelques discrètes petites retouches pour que l’image corresponde précisément à ce que j’ai en tête. Une gymnastique de fin un peu automatique pour préparer l’image à l’impression et livrer à l’éditeur des éléments clés en main.

 

V

ous avez été pendant plusieurs années professeur à l’École Émile Cohl, vous mettez en ligne de nombreux tutoriels sur votre manière de travailler, les relations avec les éditeurs… On sent que vous aimez enseigner, partager votre savoir-faire, vos expériences. Est-ce un besoin ? Ou une manière de sortir un peu de la solitude que peut entrainer la pratique du métier d’illustrateur ?

A propos de la solitude de l’illustrateur, j’ai tendance à penser que si elle se présente, c’est qu’on l’a bien cherchée. Pour ma part, elle ne m’affecte pas et je pense qu’elle est plutôt bénéfique voire salvatrice !

Car le fait de travailler et se débrouiller seul doit forcer à communiquer, faire des recherches, multiplier les contacts pour obtenir des informations, échanger des points de vues pour se faire sa propre opinion.

Et je ne supporte pas l’idée du « c’est à moi et rien que pour moi ». Dans ma famille, nous avons comme fer de lance la transmission et le partage que j’entends appliquer avec passion et conviction.

 

Q

uel(s) conseil(s) donneriez-vous à un jeune voulant se lancer dans un métier artistique ?

Je pense que le plus important est de comprendre qu’un dessinateur ne travaille uniquement pour son plaisir ou payer ses factures mais plutôt, et surtout, pour le lecteur, le spectateur, le joueur.

Sur le fond, il faut toujours donner du sens à ses réalisations, ne pas se limiter à la jolie image mais lui donner de l’ampleur, du contenu, de l’atmosphère, du caractère et des sentiments.

Et sur la forme, ne pas avoir peur de se remettre en question même si cela se fait souvent dans la douleur car on n’évolue pas artistiquement ni esthétiquement de manière linéaire mais plutôt par paliers successifs qui se « débloquent » au gré des rencontres, lectures, découvertes…

 

Q

uelque chose à ajouter ?

Deux citations d’Edgar Degas comme leitmotivs :

« La peinture, c’est très facile quand vous ne savez pas comment faire. Quand vous le savez, c’est très difficile. »

Et

« Il faut avoir une très haute idée, non pas de ce que l’on fait, mais de ce qu’on pourrait faire un jour. Sans quoi, ce n’est pas la peine de travailler. »